ean de Bavière, fils d'Albert de Bavière et frère de Guillaume IV, comte de Hainaut, obtint, à l'âge de 17 ans, par le crédit de sa maison, l'évêché de Liège. Son naturel était fougueux et hautain. Il irrita ses sujets.
Une cause futile fit éclater la révolte : des habitants de Seraing, suivant un ancien usage, avaient coupé du bois dans une forêt appartenant au prince-évêque.
Ils furent condamnés. Les bourgmestres firent bannir leurs juges; l'évêque blâma les bourgmestres; toute la ville se souleva; une faction turbulente, appelée la faction, des hait-droits, se forma. L'évêque fut obligé de fuir.
Quelques concessions qu'il fit ramenèrent la paix. Il rentra dans Liège; il gouverna plus arbitrairement que jamais.
On l'accusa de s'entendre avec le duc de Bourgogne pour se rendre maître absolu dans les villes, abdiquer ensuite son titre d'évêque, se marier, et faire du pays de Liège une principauté héréditaire dans sa maison. Ces soupçons n'étaient peut-être pas sans fondement. On lui présenta des observations qu'il ne voulut même pas écouter. Alors les Liégeois le déclarèrent déchu, nommèrent mambour le sire Henri de Hornes, seigneur de Perwez, et proclamèrent évêque son fils Thierry.
La plupart des ecclésiastiques et des nobles tenaient le parti de Jean ; leurs biens furent confisqués ; eux-mêmes furent proscrits, et un corps de cavalerie, tiré des métiers, alla brûler leurs maisons et leurs fermes dans les environs de la ville. Quatre gentilshommes restés à Liège furent décapités sous prétexte d'intelligence avec Jean de Bavière. Ces violences faisaient émigrer de la ville une foule d'habitants; leurs têtes furent mises à prix. Jean, réfugié à Maestricht, s'adressa à tous ses parents; bientôt il vit arriver à son secours son frère Guillaume IV, comte de Hainaut, son beau-frère, Jean Sans-Peur, duc de Bourgogne, et son cousin Guillaume II, comte de Namur.
Il marcha alors contre ses sujets rebelles.
Les Liégeois, loin de s'effrayer à l'approche de tant d'ennemis, s'avancèrent à leur rencontre. L'armée des princes, forte de 35,000 hommes, ne comptait que des soldats disciplinés que commandait l'élite de la noblesse belge. Celle des Liégeois, forte de 50,000 hommes, était composée de bourgeois, d'ouvriers, peu habitués au régime militaire ; quelle que fût la conviction de leur droit, quelque grande que fût leur valeur personnelle, pouvaient-ils tenir longtemps contre des troupes aguerries comme celles qui avaient fait les campagnes de France, de Frise et de Gueldre?
Le mambour Henri de Hornes déploya ses troupes en s'étendant vers Tongres (dont les habitants, devaient soutenir les Liégeois) et en appuyant une de ses ailes à Othée.
Toutes les bannières des métiers flottaient. Celle de Saint-Lambert, portée par Henri de Salm, était au centre ; dès que les Liégeois aperçurent l'ennemi, ils lui envoyèrent une salve de toute leur artillerie, mais ils ne quittèrent pas leur position.
Jean Sans-Peur, qui avait le commandement en chef des armées alliées, monta alors sur une éminence, pour découvrir la disposition de l'armée liégeoise ; puis il rangea sa cavalerie au centre, les archers et les arbalétriers aux ailes. Il donna au comte de Namur un détachement de 400 cavaliers et de 1,000 fantassins pour tourner les ennemis et les attaquer à revers.
Le sire de Perwez s'aperçut de la manœuvre et voulut la déjouer en y opposant ses 700 cavaliers; mais les Liégeois, croyant que c'était une façon de ménager une retraite à leur cavalerie, s'élevèrent contre cette disposition, disant qu'il suffisait de placer sur les derrières un corps de fantassins et de s'adosser à un retranchement quelconque. Les Liégeois se formèrent en un grand triangle ayant le sommet vers l'ennemi, et ils se couvrirent par les chariots et les bagages.
Le duc de Bourgogne s'avança lentement à la tête de ses escadrons; puis, commandant la charge, il s'élança lui-même le premier sur les bataillons ennemis au cri de guerre : Notre-Dame au duc de Bourgogne!
Le choc fut violent; la mêlée, horrible. Les rangs furent rompus. Les Liégeois, cernés de toutes parts, cherchèrent vainement à se dégager, ils étaient serrés au point de ne pouvoir plus se servir de leurs armes. Bon nombre furent étouffés. Jean de Bavière défendit de faire aucun quartier, et il mérita son surnom de Jean Sans- Pitié. Les Liégeois perdirent 24,000 à 25,000 hommes.
Les habitants de Liège, ayant appris le massacre de leurs frères et l'intention qu'avait le vainqueur de faire son entrée solennelle dans la ville, furent saisis d'épouvante; ils lui envoyèrent, par douze notables, une lettre humble et soumise. Le prélat leur fit répondre qu'il exigeait que le clergé et la bourgeoisie vinssent, le lendemain, lui demander pardon et lui livrer les fauteurs de la sédition, principalement les seigneurs de Seraing et de Rochefort et la veuve du mambour. Cet arrêt ne souffrait pas de délai.
Les Liégeois vinrent deux à deux dans la plaine qui sépare les villages de Grâce et de Bolsée, où Jean les attendait à la tête de son armée.
Les sires de Seraing, de Rochefort et vingt-six autres furent traînés aux pieds de l'évêque, et ils eurent la tête tranchée. Le prélat marcha alors sur Liège ; il fit précipiter dans la Meuse la veuve de Henri de Hornes et vingt-deux autres malheureux. Après cela, il alla rejoindre les princes, qui étaient à Jemeppe, et il se rendit à Huy avec eux. Là dix-neuf têtes tombèrent encore. La paix fut imposée aux Liégeois.
Toutes les chartes, franchises et libertés accordées à la cité de Liège lui furent enlevées. Les baillis, prévôts, maïeurs furent nommés par l'évêque ; les confréries furent supprimées.
Telle est l'histoire de la dernière et de la plus mémorable bataille que les Liégeois soutinrent pour leur indépendance. Il y eut bien encore des soulèvements à Liège, sous le règne des Bourguignons ; mais, inspirés par le souvenir seul des libertés anciennes, ils n'eurent rien de comparable, dit M. de Reiffenberg, à cette héroïque grandeur qu'un peuple déploie sur le champ de bataille pour la défense de la justice et de son droit. La bataille d'Othée fut le Roosebeke des Liégeois. Malheureusement, on ne leur permit même pas, comme à leurs frères de Flandre, de conserver quelques faibles débris de ces privilèges qui faisaient la gloire de leurs ancêtres et la dignité de leurs traditions.